Alexandre Loye, VOUS ÊTES ICI

Vous êtes ici, vous êtes tous ici, et la plupart d’entre nous ce soir pouvons être géolocalisés en moins de 5 minutes grâce à nos téléphones intelligents. Pour ceux qui, par exemple, viennent depuis Lausanne et qui douteraient un peu de l’endroit où ils se trouvent, ils peuvent activer un service de cartographie en ligne sur leur téléphone intelligent qui leur dira « Vous êtes ici Rue du Manoir 3 » avec un petit pointeur rouge. Le téléphone intelligent ne dira pas « bravo c’est exactement au Manoir qu’il faut être ce soir » mais comme il est intelligent, il le pensera peut-être, qui sait…. Bref vous êtes ici, c’est tautologique, ça ne peut que être vrai. En même temps vous n’êtes pas SUR votre écran de téléphone là où réellement pointe la flèche, ce qui peut paraitre absurde, mais vous êtes bien ICI, à Martigny, quelque part sur notre bonne vieille terre, et ça marche aussi si vous avez le don d’ubiquité.

 

J’ai entendu aux nouvelles l’autre jour que Google Maps fêtait ses 15 ans d’existence. C’est un service qui compte chaque jour 1 milliard d’utilisateurs et qui a complètement révolutionné notre façon de se déplacer.
Google Maps a fait de nous, êtres pourvus d’un sens de l’orientation parfois douteux (en ce qui me concerne en tous cas), des humains augmentés, dépendants d’une nouvelle façon de se mouvoir à travers le monde. Fini les cartes papier qu’on déplie sans jamais ne pouvoir les replier correctement, il suffit d’activer une application pour qu’on nous indique notre position sur la terre, qu’on nous impose un itinéraire, qu’on suivra évidemment les yeux fermés. Pratiquement oui ça aide, symboliquement et intellectuellement le Vous êtes ici ne sert pas à grand-chose car nous sommes toujours aussi désorientés dans un monde qui semble nous mener carrément dans la mauvaise direction.
Alexandre Loye lui a un vieux téléphone récupéré qui ne lui sert qu’à téléphoner. Il hésite beaucoup à prendre un abonnement internet qui lui permettrait de se connecter en tout temps depuis n’importe où, mais il craint être déconcentré à l’atelier. Il préfère de loin écouter ses vieux disques des Beastie Boys ou allumer la radio plutôt que découvrir le monde à travers Street View ou des outils de réalité augmentée. Parce que son « vous êtes ici » à lui se situe justement DANS sa peinture.
Et pourtant c’est aussi un peu un monde en réalité augmentée que nous propose de voir Alexandre Loye à travers son travail artistique. Une réalité augmentée certes un peu vintage, mais une immersion dans son Street View à lui. Une invitation à s’orienter avec nos sens dans sa pensée créatrice magmatique (je le cite).

 

Alexandre Loye vit à Lausanne depuis les années 90 mais il reste très attaché au Valais qui l’a vu grandir et où Pierre et Elisabeth, ses parents, que je salue au passage, également artistes, résident toujours. Alexandre Loye est tombé dans la marmite de la peinture et de la création quand il était petit. Dès son plus jeune âge il observe son père travailler et il feuillette l’air de rien les livres d’art de la bibliothèque familiale. A travers eux, il s'imprègne des sujets, des compositions, et des formes des tableaux des grands classiques tels que Frans Hals, Pierre Bonnard, Ernst Ludwig Kirchner, Paul Cézanne, Pablo Picasso, Alberto Giacometti, Henri Matisse, Georg Baselitz ou Jean Dubuffet. Très tôt, il aiguise son regard, il identifie les codes et le vocabulaire de la peinture, il pressent les rapports entre une chose vue et une forme reportée, pour définir petit à petit sa propre signature visuelle. En même temps, il se gave de bandes dessinées, d’André Franquin à Robert Crumb, se met à la peinture sous l'impulsion des français de la figuration libre (Robert Combas, Hervé di Rosa) avant de faire connaissance avec leur oncle d'Amérique, Philip Guston, peintre rattaché à la New York School.

 

De lui enfant à la maison, il se rappelle certaines harmonies de couleurs qu’il ressent d’ailleurs encore parfois, il se rappelle la table de la cuisine trop grande aux perspectives étranges, il se souvient de l’arbre à l’horizon, très grand lui aussi et qui lui fait des signes, il se souvient de ce jouet magnifique ingénieusement fabriqué pour lui par son père, un camion grue qu’il conserve précieusement. Tout semble trop grand, trop près, trop déformé dans les yeux de l’enfant qu’il est. Il se souvient également que le soir, couché, il ne dormait pas mais pensait au monde. Aujourd’hui adulte, il n’a de cesse de questionner sa propre réalité, indissociable de son activité artistique. Ainsi, ses huiles sur toile, sur papier, sur carton sont remplies du chaos de la vie, comme une ode à la folie du monde mais avec une infinie douceur, une ironie permanente et beaucoup d’humour. Chaque œuvre est une invitation à flâner à travers ses pensées, à découvrir son univers encombré d’idées, de bribes de mots et d’expressions. Ses tableaux nous emmènent dans un univers où l’espace et le temps se traversent comme dans un rêve, où les décors ondulent et les paysages se déforment, où les personnages saugrenus et affamés vivent la tête en bas, se recroquevillent ou s’assoupissent à table, où les voitures sont rondes, les villes grouillantes de couleurs, les intérieurs sens dessus dessous.

 

Alexandre Loye est un peintre très exigeant avec lui-même. Loin d’être une posture, l’acte de peindre et de créer est pour Alexandre un rituel certes ardu mais naturel et nécessaire. La peinture lui permet de mettre de l’ordre dans ses perceptions, de canaliser son espace mental saturé. Il saisit les images de son esprit et il cherche à les ordonner sur la toile dans des compositions figuratives cohérentes. Si le premier titre choisi pour l’exposition était ENCOMBREMENT ce n’est pas pour rien…il cherche à mettre de l’ordre dans le désordre.

 

Alexandre Loye est aussi un artiste généreux. Dans une diversité de supports et de formats, ses œuvres représentent de simples objets, humanisés ou animalisés, des éléments du corps, des motifs naturels, des signes, des symboles, des formules mathématiques, des interjections, des déictiques et autres mots ou jeux de mots qui entrent en dialogue avec des tableaux aux compositions plus travaillées pour ACTIVER l’imaginaire du spectateur et lui raconter des histoires.
Quand il ne peint pas, il noircit ses carnets de textes et de dessins que vous découvrez en vitrine au 2e étage. L’écriture est, elle aussi, permanente et quotidienne. Complémentaire à sa peinture, elle lui permet de tracer sa recherche artistique, de questionner certaines impasses picturales, de tester des formes et des idées ou de combiner visuellement des images mentales à des mots et des expressions du langage courant, et vice versa. Le titre que porte chaque œuvre est essentiel en ce sens qu’il confère un niveau additionnel de compréhension narrative.
Et puis, depuis peu, Alexandre Loye travaille la céramique. Cette pratique nouvelle lui permet de compléter son univers d’images et de le déployer en trois dimensions. Quant aux objets qu’il crée à partir de matériaux récupérés ou que des amis lui offrent et qu’il s’approprie, ceux-ci participent à la dynamique narrative et intimiste de l’ensemble.

 

Comme une suite d’autoportraits où se rejoignent le sensible et le mental, Loye retranscrit les harmonies de couleur de son environnement, sa perception des objets aux proportions anormales, sa sensation des espaces aux perspectives singulières, aux intérieurs et aux extérieurs, aux dedans aux dehors, urbains ou naturels. À travers ses personnages tantôt contemplatifs, hébétés, tourmentés, affairés, crispés, heureux ou tristes, tantôt ogres géants sorti du conte du Petit Poucet ou monstres menaçants, l’artiste décrit aussi ses humeurs, ses émotions, ses rêveries, ses cauchemars et ses peurs. Ainsi, dans son œuvre, une espiègle nostalgie côtoie une étrange, et subtilement anxiogène, lucidité, là ou d’aucun y détecteront un certain militantisme, mais discret. Les souvenirs d’enfant se mêlent à une réalité d’adulte que le peintre, isolé, observe depuis son balcon, à la fenêtre de son atelier ou à travers son écran d’ordinateur.

 

VOUS ÊTES ICI se rapporte à une œuvre récente de petit format que vous avez peut-être vue au 1er étage. VOUS ÊTES ICI est un constat autant qu’un aphorisme. C’est à travers cette formule tautologique que l’artiste interpelle et conscientise le visiteur à son rapport à l’œuvre et à la peinture d’abord, puis, par extension, au monde physique dans lequel il évolue, aux détails banals, aux particularités et aux absurdités qui font le quotidien. Avec VOUS ÊTES ICI et ses œuvres, Alexandre Loye nous donne mille fois plus d’informations que ne saurait le faire un service de cartographie en ligne. S’il nous rappelle que nous nous tenons tous face au monde tel qu’il est, dans l’instant présent et dans la conscience de notre propre corps, de nos sensations et de notre intellect, il nous invite à voir le monde à travers SES yeux dans un ici et maintenant dépourvu d’illusion ou de jugement. Et ça marche. Depuis quelques semaines, moi je vois du Loye partout, j’ai choppé le virus par les yeux.
Le travail d’Alexandre Loye révèle donc la pertinence d’une peinture ancrée dans le réel intime de l’artiste, qui est le témoin discret d’une société qui se transforme, qui bouge, d’un monde qu’il nous invite à appréhender autrement.

 

J’aimerais saluer le travail d'Alexandre et le remercier de nous transmettre avec tant de générosité son regard sur le monde. Merci pour ton immense engagement dans ce projet. C’est un vrai cadeau. Merci pour les échanges passionnants que nous avons eu ensemble à l’atelier et ici au Manoir, j’ai eu un énorme plaisir à travailler avec toi.

 

Je remercie également Rosaly, et salue tes amis venus de l’arc lémanique, dont les représentants de la maison d’édition art&fiction avec laquelle nous préparons une publication qui sera présentée en octobre.
Je remercie nos soutiens, la Ville de MY et le canton et surtout toute l’équipe du Manoir qui a bossé sur cette expo, Karim, Pascal, Noémy, Julia, Anne, Jeanne, Florence et Arnaud.

 

Je vous laisse prendre connaissance du programme de l’exposition, il va y avoir des choses super, notamment le 2 avril une lecture en musique dans l’exposition mais aussi des visites et des ateliers pour les enfants en compagnie d’Alexandre.

 

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Avec toi Alexandre je signe également ma dernière exposition en tant que curatrice au Manoir puisque dès mars je m’envole vers de nouveaux horizons sédunois.
Je suis certaine Alex que tu ne m’en voudras pas d’empiéter un peu sur le discours qui t’est consacré avec la minute de pathos qui va suivre.
J’aimerais effectivement dire un immense merci à tout le monde, à tous les gens qui ont croisé ma route au Manoir ou dans le cadre de ma fonction.

 

*Un immense merci d’abord à tous les artistes avec lesquels j’ai pu collaborer, qui ont accepté mes invitations à exposer ici, dont le travail m’a tellement enrichie, si souvent émue, des artistes qui sont pour beaucoup devenu des amis

*Un immense merci à l’équipe.

*Mads d’abord, ambassadeur du vivre ensemble, chef attachant au grand coeur, qui m’a appris, à moi l’obstinée un peu idéaliste, à ne pas essayer de changer ce qu’on ne pouvait juste pas changer. À laisser un peu de ma rigueur de côté, ce que je n’ai pas trop réussi à faire par contre. Merci Mads pour ta confiance et ton soutien. J’espère t’avoir apporté autant que tu m’as apporté ici, merci pour ton positivisme redoutable, ton enthousiasme contagieux et désolée pour mon infidélité. Bonne chance pour la suite et bon grand repos, si tu y arrives ce dont je doute te connaissant, avec Nanette et tous tes petits-enfants autour de toi d’ici deux ans.

*Je remercie spécialement Pascal, le pilier du Manoir, la gentillesse incarnée, qui m’a bichonnée, toujours disponible, polyvalent, à l’écoute et de bon conseil, *Stéphanie ma complice de pause et bien plus que ça… et *Catherine ma super coach out of the blue. Ces 3 ont été mes véritables collègues de cœur et ils sont et seront toujours bien plus que simplement des ex-collègues.

*Je n’oublie pas Karim le voyageur, le magicien, le meilleur des techniciens, sa bonne humeur, son espièglerie, son côté un peu savonnette, je suis là, je suis pas là, ah si je suis là…on aura fini tous les 2 par trouver notre manière de fonctionner...

*Et bien sûr les dernières arrivées dans l’équipe, Noemy notre chargée de com intrépide, reine des réseaux sociaux, et Julia notre nouvelle médiatrice qui saura tout en douceur éveiller vos enfants à l’art contemporain.

*Je remercie toutes les stagiaires universitaires, et spécialement Anne Barman qui est avec nous depuis janvier et qui va reprendre avec Julia, et avec brio, mes projets de cette année, mais aussi Jeanne, Florence, Arnaud et tous les stagiaires orp qui les ont précédés. Notre graphiste Johanne, notre webmaster Sophie, Alex de société écran, bref tous les gens avec qui j’ai collaboré, acteurs culturels, institutions et partenaires inclus, je serais bien incapable de tous les nommer.

*Merci aussi à Patrice Moret mon chef chef pour tes mots si sympas et Merci aux membres du comité de l’association du Manoir et à son président Michael Hugon pour leur soutien.

 

*Surtout Merci à vous public fidèle. Par votre présence à chaque vernissage et évènements, vous m’avez portée, soutenue, félicitée, encouragée.
On dit que rien n’est permanent sauf le changement. Je quitte le Manoir, ce sublime bâtiment, ma 2e maison depuis bientôt 8 ans, un job merveilleux, une équipe en or, tout cela avec une infinie tristesse mais mon bilan est très positif, je suis très fière de ce qu’est le Manoir aujourd’hui, de la réputation qu’il s’est fait en dehors du Valais comme un lieu qui compte pour l’art contemporain, et je suis reconnaissante de tout ce qui m’a été donné d’y faire pour les artistes et le public, des expositions aux publications, aux évènements, au GPS….
BREF tout cela aura été une magnifique aventure !
Alors à bientôt ici et ailleurs.
Pour l’heure fêtons Alexandre et son exposition. Merci Alexandre.
Belle visite, bonne suite à vous tous et que VIVE le Manoir !

 

— Anne Jean-Richard Largey