POUR ELLE – Marguerite Burnat-Provins

Huit artistes autour de Marguerite Burnat-Provins : une exposition pour elle…

 

Les dessins préparatoires et les poèmes du Livre pour toi constituent le point de départ de l’exposition au Manoir. C’est à partir de cette double matière (texte et image) que les artistes contemporains ont été invités à produire de nouvelles pièces, s’inspirant autant de la vie de l’artiste que de sa vision et réactualisant les questions soulevées par celle-ci dans ses textes et son œuvre, notamment la position de la femme dans la société, la nature, la ruralité, la beauté ou l’inconscient.

A travers leurs productions, ces huit artistes livrent un hommage à Marguerite Burnat-Provins, rendent visible sa production artistique et permettent une réflexion plus générale sur la visibilité des femmes artistes dans l’histoire.

Hormis les œuvres originales de Marguerite Burnat-Provins l’exposition comprend des créations originales de plasticien-ne-s dont le travail relève autant du texte que de l’image.

 

 

Née en 1987 en Palestine, vit et travaille à Jérusalem, chercheuse associée à l’ECAV, alumna ECAV. Noor Abuarafeh a étudié à l’Ecole Cantonale d’Art du Valais (Master), à la Bezalel Academy for Arts and Design de Jerusalem (Bachelor) et à Ashkal Alwan de Beirut.

 

Parmi ses expositions récentes figurent : Sharjah Biennale 13 (2017), Off-Biennial - Gaudipolis, Budapest (2017), Qalandia International, Jerusalem (2016), Intermolecular Spaces, Aalborg (2016), Suspended Accounts at the Mosaic Rooms, London (2016), Instant Videos Festival, France (2015), Salt and Water at Or Gallery, Canada (2014) Tokyo Wonder Site, Japan (2013). En 2016 elle a reçu le Emerging Voices Award - New York (Finalists), et le prix de la Qattan Foundation’s Young Palestinian Artist Award.

 

Noor Abuarafeh est active dans les domaines de la vidéo, de la performance et du texte. Son travail se concentre sur les questions de la mémoire et sa construction, sur l’Histoire et les complexités de sa représentation et de sa compréhension. Elle puise sa matière dans des documents d’archive, interroge la part de réalité et de fiction qu’ils contiennent, trace les absences, comble les manques et reconstruit le passé.

 

Noor Abuarafeh, The magic of the photo that remembers
how to forget. Homage to Vera Tamari
, 2018, vidéo, 7’10’’

 

Cette vidéo interroge la capacité d’une image d’archive à se souvenir et/ou à faire tomber dans l’oubli. Quelles informations une photographie révèle-t-elle ou cache-t-elle à propos du passé ? Noor Abuarafeh étudie une photographie prise en 1985 dans une exposition collective à Jérusalem sur laquelle Vera Tamari (née en 1945) - une artiste pionnière de l’art contemporain palestinien - a été effacée.

 

 

Valentin Carron
DUST MINT, 2018, aluminium, peinture-émail
© Galerie Eva Presenhuber, Zurich

Né en 1977 à Martigny, vit et travaille à Fully.

 

Valentin Carron exploite l’iconographique de la culture vernaculaire suisse. Il se réapproprie les objets de la production viticole, la panoplie alpine et les symboles religieux, et les reformule dans ses œuvres avec une touche humoristique.

 

Valentin Carron présente 21 cagettes à pommes revisitées et assemblées par modules de 3. Il explique : « Ces modules évoquent en premier lieu un lien formel de l’art minimal au Neo Geo, des structures de Sol LeWitt à la « cell » de Peter Halley. Ils sont assemblés avec trois caisses à pommes, issues elles-mêmes de l’après-guerre et du plan Marshall, le « rêve américain agricole » européen. Je me souviens qu’enfant on surnommait les vergers de mon village la « Petite Californie». Les caisses ont un format standardisé qui leur permettent, après qu’on en a fait usage, de s’emboîter les unes dans les autres prenant ainsi un minimum d’espace. Aujourd’hui elles ont perdu en partie leur fonction première. Mises de côté, stockées, on les réactive, on les recycle pour qu’elles entament une nouvelle vie dans les maisons de quartiers et/ou comme bibliothèque dans les chambres d’étudiants. Elles sont alors utilisées à des fins décoratives et utilitaires, parfois badigeonnées de couleurs « dans l’esprit du temps ». Parfois vendues comme reliques sous l’appellation « vintage », elles réveillent le décorateur hors-pair qui sommeille en nous. Dans ma pratique archéologique habituelle, je déterre/détourne à mon tour ces caisses à pommes et les imbrique de manière simple comme l’impose leur fonction première. Ici, ce sont des copies fabriquées en aluminium afin de garantir leur pérennité. Peintes ensuite, elles témoignent d’une « pauvreté visuelle » supposée servir un quotidien. »

 

Dialoguant avec des œuvres issues d’artistes de l’Ecole de Savièse, la proposition de Valentin Carron rappelle l’attachement de Marguerite Burnat-Provins pour le patrimoine et la sauvegarde des valeurs paysannes. C’est ce qui la poussera à constituer, en 1905, une Ligue pour la Beauté, dont les valeurs reposent entre autres sur la mise en valeur de la vie rurale et de l'agriculture traditionnelle, dénonçant l'utilitarisme dominant et la banalisation du paysage et promouvant la simplicité et l'authenticité.

 

 

Christopher Füllemann
Liquid feeling, 2017, plâtre, epoxy bio, métal peinture silicone, pigments, 160x120x100cm
© Christopher Füllemann

Né en 1983 à Lausanne, vit et travaille à Zürich et Londres.

 

Diplômé de l’ECAL en art vidéo et peinture en 2008, il se spécialise ensuite en sculpture. En 2012, il obtient un Master du San Francisco Art Institute. Il est lauréat du Swiss Art Awards en 2011 et du Prix Gustave Buchet en 2013. Il expose régulièrement en Suisse (mcba-Lausanne 2012, Museumsnacht Basel 2017). Il travaille actuellement entre Zürich, Londres et Varsovie sur de nouvelles recherches en collaboration avec des artistes, des performeurs et des musiciens.

 

Le travail de Christopher Füllemann est le résultat de transformations sculpturales ludiques développées en résistance aux structures normatives. Sa pratique questionne la fonction et l’essence de ce qui est considéré « inutile » ou « contre nature ». Ses recherches sont basées sur l’orientation et les gestes du corps en relation à des objets détournés de leur fonction originelle. Se positionnant à l’intersection de la performance et de la sculpture, Christopher Füllemann est intéressé par l’expérience des formes et des matériaux en tant qu’organismes vivants. Récemment, il développe de nouvelles recherches basées sur les relations d’amitié et leurs fonctions sociales.

 

Pour le Manoir, Christopher Füllemann présente deux sculptures murales en néon et silicone. Ces pièces s’inspirent des dessins réalisés par Marguerite Burnat-Provins. L’artiste offre une lecture contemporaine de la production de Marguerite Burnat-Provins et met en lumière ce qui fut un de ses grands combats, à savoir la résistance face aux structures dominantes et plus spécialement la position de la femme face à l’autorité masculine.

 

→ www.christopherfullemann.com

 

 

Gilles Furtwängler
I am naked in your head and I wash your brain, 2017, peinture acrylique sur papier, 61 x 46 cm
Crédit image : © Lightfarm studio, Johannesburg

Né en 1982 à Lausanne, Gilles Furtwängler vit et travaille entre Johannesburg (Afrique du Sud) et Lausanne. Diplômé de l'Ecole d'Art de Lausanne (ECAL) en 2006, il poursuit depuis un travail basé sur la communication. Tout est mis en forme pour une communication objective et abstraite, ironique et morale, définitivement poétique. Il a participé à de nombreuses expositions et présenté de nombreuses lectures et performances dans des institutions et espaces d'art en Suisse et à l'étranger. Il est membre de Centre d'art Circuit à Lausanne et du collectif Makrout Unité, il travaille avec la Galerie Skopia à Genève. Une première monographie sur son travail est parue dans la collection Cahier d'artiste de Pro Helvetia en 2017.

 

Le travail de Gilles Furtwängler se constitue principalement de textes écrits, lus, enregistrés, mis en page et peints. Il explique : « La base des textes et des mots que j'utilise est un mix d’écrits personnels et de phrases trouvées. Actuellement, je suis très intéressé à voler des phrases dans les discussions que j'ai ou que j'entends. Le sujet principal de l'ensemble de mes textes pourrait être la banalité, cette banalité qui nous rassemble, qui fait qu'on se ressemble, qui nivelle les hiérarchies, qui rapproche l'art et la chirurgie dentaire, l’art et le massage sué-dois, l’art et la dette mondiale, la dette mondiale et la plomberie, la plomberie et le bien-être, le bien-être et la Formule 1, la Formule 1 et les extrémistes. Attraper les spectateurs en leur parlant d'amour, d'abstraction et de paysage, les retenir avec des concepts, de la sexualité, de la morale, de la politique, les laisser partir avec des pulsions, des privilèges, du quotidien. »

 

Pour cette exposition l’artiste interpelle le visiteur avec des peintures grands et petits formats sur papier réalisées à l’acrylique et au thé (hibiscus et rooibos) qui compilent des phrases récoltées dans son quotidien et des mots ou phrases extraites du corpus littéraire de Marguerite Burnat-Provins. Il en résulte des poèmes qui font écho aux luttes féministes, à la place des artistes femmes dans la société ou à l’histoire de l’art.

 

→ www.skopia.ch

 

 

Né à Dallas/USA en 1964. De nationalité suisse, il vit et travaille à Lausanne.

 

Artiste plasticien, Robert Ireland réalise régulièrement des interventions artistiques dans l’espace public. Parallèlement à sa pratique artistique couvrant autant la peinture que l'installation, Robert Ireland produit des textes critiques sur l’art ainsi que des essais littéraires. Il a été chargé de cours à l’ENAC et au Collège des Humanités à l’EPFL. Il est enseignant à l’ECAV.

 

Marguerite Burnat-Provins a sa première « vision » en 1914 alors qu’elle entend le tocsin annoncer le début de la Première Guerre Mondiale. Dès lors, ces visions ne la quitteront plus. Elle voit des visages et retient des noms dont la diversité exotique, mythique et féérique est troublante. Le catalogue de Bernard Wyder (Manoir 1980) retrace une nomenclature de près de 350 noms, tout en précisant que Marguerite Burnat-Provins en estimait le nombre à près de 2'400. Visions est une appropriation totale, quoique quasi invisible, de l’espace du Manoir, par un travail simple d’inscription de quelques 160 noms dans les recoins de l’institution, autant dans les salles que dans les escaliers et les corridors. Robert Ireland a inscrit ces noms au graphite, dans une taille qui correspond à celle d’une écriture dans un carnet. Gaucher, il les a écrit de la main droite, ce qui leur confère un caractère non contrôlé, maladroit et imprécis. Un tirage photogramme accompagne ce travail.

 

Avec la série En Marge, Robert Ireland interroge la composition formelle des croquis réalisés par Marguerite Burnat-Provins pour Le Livre pour toi, à savoir un carré blanc supposé accueillir le texte accompagné, en marge, d’annotations et de motifs à peine esquissés ou plus aboutis. « Un élément qui m’a interpellé est l’irritation créée par les carrés vides dans ces dessins » explique-t’il.

 

Le lien texte-livre-image, le porte à réinterpréter ses propres textes sous la forme de cinq livres dont il évide le centre en un carré blanc et présente sur socles. Marginalia I-V, série de cinq encres sur papier, leur fait écho.

 

→ www.robertireland.ch

 

Robert Ireland, Visions, 2018, 350 noms apparus à Marguerite Burnat-Provins,
photogramme sur papier baryté, 5 exemplaires, 63,5 x 80 cm
© Robert Ireland

 

 

Née en 1987 à Thessalonique Grèce, Sofia Kouloukouri, alumna ECAV, vit et travaille à Genève.

 

Sofia Kouloukouri est écrivain et plasticienne. Formée en arts visuels et en études cinématographiques ; son travail très autobiographique mêle narration, son et installation.

 

Zadie Mutteries est le personnage principal du roman The Adventures of Zadie Mutteries écrit par Sofia Kouloukouri. Zadie est femme, artiste, immigrée et mégalomane. Son aventure commence avec une visite dans un musée d’art contemporain. Là, elle est témoin de la désagrégation progressive d’une œuvre d’art de la collection, le Tableau piège 1974 de Daniel Spoerri. L’œuvre finit par se briser et Zadie est jugée coupable car elle n’a pas tenté de la ‘’sauver’’. L’assurance ne couvrant pas les frais de restauration de l’œuvre, Zadie se retrouve mystérieusement engagée au musée en tant que stagiaire non rémunérée. Elle y purgera sa peine pendant 3 mois. Durant cette période, elle devra déménager, chercher un emploi et participer à des expositions. Elle fera aussi la connaissance de Randy qui ne pourra pas être avec elle. Zadie suivra de près la restauration de l’œuvre d’art brisée qui résiste aux gestes du restaurateur et brisée elle-même elle tentera de vivre sa vie comme s’il s’agissait d’un roman.

 

A travers le personnage de Zadie, Sofia Kouloukouri aborde les thématiques de l’art et de la beauté inhérente à toute histoire d’amour. Comment faire de nos vies des œuvres d’art ? Comment faire naître l’amour et le conserver sans en souffrir ? En présentant des extraits de son texte dans des livres miniatures montrés comme des documents rares précieusement conservés ou des bijoux d’orfèvre qu’on admire sous vitrine, elle sublime non seulement l’acte de l’écriture mais aussi ce qu’elle raconte à travers lui, en l’occurrence celle d’un amour fragile, lequel, comme une œuvre d’art, peut se briser à tout instant.

 

L’histoire de Zadie Mutteries occupe 4 tomes de livres miniatures, plus petits qu’un pouce, dorés et reliés à la main. Elle est racontée dans une vidéo qui dure 3h30.

 

→ www.sofiakouloukouri.com

 

Sofia Kouloukouri, The Adventures of Zadie Mutteries,
2018, livre prototype en 4 tomes et documentation vidéo
© Catherine Touaibi

 

 

Nathalie Perrin
Les jardins de Shalimar, 2014,
crayon sur papier, 100 x 70 cm

Née en 1989 à Genève, vit et travaille à La Croix-sur-Lutry.

 

Son travail s’attache à rendre visuels des cheminements de pensée et des idées. Il s’agit principalement de dessins sur papier, sous la forme de plans textuels, à mi-chemin entre la rêverie littéraire et le goût de l’endurance monastique.

 

L’activité de Marguerite Burnat-Provins a été placée sous le signe « d’un engagement total au service de la cause du Beau » (Wyder 1980). Elle montre une sensibilité exacerbée pour tout ce qui l’entoure, qu’elle perçoit et intériorise aussitôt. Nathalie Perrin prend comme point de départ à son travail la liste que détaille Marguerite Burnat-Provins à un ami des « spectacles qui m’ont le plus émue », de ses souvenirs d’enfance, aux musiques entendues en passant par une comète vue à Arras ou des impressions de voyages en Egypte, au Liban, en Sicile, à Rio,…

 

Nathalie Perrin explique : « (…) Ce qui me frappe infiniment dans son travail c'est cette impression d'une lutte immense, pour la beauté et pour la passion. Une lutte qu'elle mène grâce à l'art et sous le joug de souffrances physiques qui auraient miné la plupart du commun des mortels. J'aime à croire que si elle avait lutté pour une autre cause que la beauté, elle aurait vécu moins assidument et assurément moins longtemps. Au fil de mes lectures, Marguerite se rapproche pour moi d'images, de textes, de musiques, de vues. J'ai une idée meilleure de la vitesse de sa production et de son abondance. » A travers les machines à rêveries que sont ses dessins c’est aussi ces questions que Nathalie Perrin pose au visiteur : « Si vous aviez charge d'une ligue pour la beauté, que protégeriez-vous aujourd’hui? A quoi ressemble votre image de la beauté? Quelles vues avez-vous ramenées du monde comme Marguerite Burnat-Provins ramena des poèmes marocains ou sud américains? Quelles musiques valent vraiment la peine d'être entendues? Quels livres? Quelles phrases? Quels mondes? ».

 

 

Alexia Turlin
Maya, 2017, série ouverte des montagnes-eau, fusain, spray acrylique, paillettes
Encadré 160 x 120 cm
Courtesy Rosa Turetsky

Née en 1973 à Genève, vit et travaille à Genève et à La Forclaz.

 

Intervenante à la HEAD en dessin (2004-2015) et suivi en masters médiation culturelle (2011-2013). Directrice artistique et coordinatrice de « Start », journal d’art contemporain gratuit pour les 8-12 ans (bourse médiation FMAC 2005). Membre du Fonds d’ Arts Visuels de la Ville de Lancy, Genève (2007-2015). Fondatrice et coordinatrice des événements de l’atelier et espace d’art contemporain en vitrine Milkshake Agency Genève depuis 2004. Artiste intervenante en médiation culturelle au Centre d'Art Contemporain Genève pour les ateliers Akadéminis et Kids in the studio. Ses recherches actuelles sont liées à la question de la montagne et du paysage qu’elle dessine, peint, sculpte, installe. Membre de l'ASAM, Alexia Turlin est aspirante guide de moyenne montagne. Son travail est régulièrement exposé en Suisse et à l'étranger.

 

Comme Marguerite Burnat-Provins, l’esthétique d’Alexia Turlin puise ses racines dans la nature et l’étude de ses formes. Comme Marguerite Burnat-Provins, elle capte la beauté naturelle qui l’environne, avec une prédilection pour la montagne, la flore et la végétation en général. En faisant dialoguer ses propres pièces avec des paysages d’artistes issus de l’Ecole de Savièse, Alexia Turlin souligne les fortes affinités qu’elle s’est découvertes avec Marguerite que la nature valaisanne inspirait et consolait. Pour appréhender au mieux le parcours, le travail artistique et les émotions de l’artiste, Alexia Turlin est entrée en contact avec elle en faisant appel à un medium et à une lectrice d’âme. Elle a senti auprès d’elle une présence forte et subtile. Marguerite a conforté Alexia dans ses démarches de femme-artiste, l’encourageant à se dépasser et partageant avec elle cette devise « Va au-delà de toi, le ciel est immense » .

 

→ www.alexiaturlin.ch